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17 avril 2005

De l'action syndicale et Wal-Mart (1)

Saviez-vous que le chroniqueur Jean-Jacques Samson (Le Journal de Québec) est poursuivi en justice par la CSN (une poursuite de 325,000$ dont 225,000$ pour atteintes à sa réputation) parce qu'il a osé écrire que les syndiqués de la SAQ avaient été menés dans l'enclos de la centrale syndicale comme du bétail à l'abattoir? Tout en reconnaissant que la métaphore est sans doute un peu excessive, elle n'est pas plus outrancière que les insultes (qui confinent à la diffamation) déversées par tombereau sur le premier ministre Charest dans les manifs «so-so-solidarité» tenues devant le Parlement.

Mais le fait est que, dans notre société, les porte-parole syndicaux jouissent d'une immunité presque absolue les protégeant efficacement contre toute critique à leur égard. Ils peuvent commettre de grossières erreurs de stratégie, il est interdit de les signaler. Ils peuvent comme on dit «abîmer de bêtises» un homme politique où un patron, toute riposte est considérée comme un odieux forfait. Et toutes formes de remises en question de leurs actions sont des sujets rigoureusement tabous.

Il me semble que dans une société démocratique comme la nôtre, il devrait être possible de critiquer non seulement les partis politiques, les maires et les chefs d'entreprises, mais aussi les syndicats. Ce silence complaisant, quand ils font des «sorties de route» fracassantes, n'est pas de mise. Ces basses flatteries dont on les encense, même quand ils se fourvoient, manifestent une attitude poltronne fort malsaine. Comment expliquer cette étonnante paralysie de la liberté d'expression (ce qui veut dire liberté de critique et droit au désaccord) quand il s'agit des syndicats et de leurs leaders? J'ai ma petite théorie à ce sujet. Je vous la livre.

Les syndicats ont si bien réussi, avec comme base idéologique plus ou moins avouée, le catéchisme marxiste de la lutte des classes et de l'exploitation capitaliste des prolétaires, à nous inoculer dans l'esprit qu'ils sont les seuls et uniques défenseurs de la veuve, de l'orphelin, des opprimés, des persécutés, des laissés-pour-compte, des victimes de toutes sortes, que nous sommes devenus conditionnés à voir dans toute action syndicale la quintessence de la bonté, de la générosité et de la justice. Si vous osez mettre en doute la pertinence d'un choix stratégique d'un syndicat, où si vous avez l'impertinence de signaler la témérité irréfléchie d'une de leurs décisions, le mécanisme de l'ostracisme se met aussitôt en branle et vous êtes vite cloué au pilori sur la place publique comme un anti-syndical répugnant et un larbin infréquentable des exploiteurs du peuple. Tel fut le sort de Jean-Jacques Samson.

Venons-en au cas Wal-Mart de Jonquière. Au-delà de la réaction automatique d'indignation qui a donné lieu à un chant choral dégoulinant de bons sentiments et de colères programmés, est-il permis de se poser quelques questions? Comment se fait-il que la mission de donner la charge contre la Vilaine ait incombé aux syndiqués de Jonquière? Sachant que c'est un syndicat manifestement faible puisque, non seulement il a fallu deux essais pour obtenir l'accréditation, mais que cette dernière a été finalement obtenue avec une mince majorité, il était évident que la brigade d'assaut était au départ lourdement handicapée. Comment se fait-il qu'aux États-Unis, le puissant syndicat United Food and Commercial Workers Union soit incapable d'introduire le syndicalisme dans les milliers de succursales américaines? Se pourrait-il au fond que l'immense majorité des travailleurs de Wal-Mart ne veulent pas de syndicat? Évidemment, c'est là une attitude qui est incompatible avec le mythe du syndicalisme, incarnation-du-Bien-en-lutte-contre-le-Mal, mais se pourrait-il que le mythe ne soit pas toujours vrai?

«Nous sommes derrière les travailleurs de Jonquière», aurait déclaré un directeur du syndicat américain. La belle affaire! Apprenant cela, les travailleurs de Jonquière doivent être sans doute dans un état de jubilation extrême. Ça leur fait une belle jambe, n'est-ce pas? Se pourrait-il que la centrale syndicale qui a pris le dossier en mains ait fort mal évalué le rapport de force? Se pourrait-il que les travailleurs de Jonquière aient été envoyés au massacre dans une attaque frontale pour tester la Vilaine? Dieppe, ça vous rappelle quelque chose?

Un dirigeant syndical américain indiquait qu'une démarche pour syndiquer une succursale de Pennsylvanie a duré quatre ans. Elle vient d'échouer. Il faudrait peut-être, à l'encontre de la croyance bien établie, accepter le fait que des travailleurs (même ceux de la Vilaine) puissent ne pas se sentir ni persécutés, ni maltraités. Je sais bien qu'un tel fait secoue fortement les certitudes idéologiques syndicales, considérées comme infaillibles et indépassables, mais enfin… la question pourrait-elle se poser sans encourir l'excommunication?

Jacques Brassard
(cette chronique a d'abord été publiée dans le journal Le Quotidien, au Saguenay-Lac-St-Jean, et est reproduite ici avec l'autorisation de l'auteur)

Citations

  • « L'État, c'est la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde. »

    – Frédéric Bastiat, 1848

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